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Julian Mischi, la sociologie en territoires ruraux

Directeur de recherche en sociologie, Julian Mischi s’intéresse aux espaces ruraux et à leurs habitants. Spécificité des classes populaires ou des élites, engagement municipal ou militant… il propose une autre façon de regarder nos campagnes françaises.

Julian MISCHI, directeur de recherche en sociologie, Inra/CESAER.. © Inra, MAITRE Christophe
Par Catherine Foucaud
Mis à jour le 05/09/2019
Publié le 05/08/2019

La Lorraine, une région marquée par l’industrie tout autant que par l’agriculture. C’est au cœur d’un village de 50 habitants que celui qui est aujourd’hui directeur de recherche Inra grandit, côtoyant une ruralité où se mêlent paysans et ouvriers, employés et instituteurs. Cette enfance dont il reste imprégné, ne cessera ensuite de guider ses choix scolaires et professionnels.

Son baccalauréat en poche, au sortir d’une classe préparatoire littéraire, Julian intègre Sciences Po Grenoble, optant pour une éducation pluridisciplinaire qui mêle histoire, philosophie, sociologie… Il se spécialisera tardivement, réalisant une thèse de doctorat en science politique au sujet de l’implantation territoriale du communisme français entre 1920 et 2002. Un travail de sociologie politique au cœur de la diversité des régions françaises, de la Meurthe et Moselle à la Loire Atlantique en passant par l’Allier et l’Isère.

Deux années de post-doc s’écoulent, il les partage entre Bretagne et Grande-Bretagne, s’intéressant à la mobilisation des chasseurs contre les directives européennes.

En 2004, J. Mischi est recruté à l’Inra. La sociologie est alors en plein développement dans l’Institut. Le Centre d’économie et de sociologie appliquées à l’agriculture et aux espaces ruraux (Inra, AgroSup Dijon) du Centre Dijon Bourgogne Franche-Comté l’accueille à bras ouverts.

Passer du temps avec ceux que l’on étudie

Que dire de mieux si ce n’est que les conditions de travail auxquelles il aspirait et dont il va bénéficier désormais lui permettront de mener des recherches approfondies sur un terrain qu’il affectionne au plus haut point « ce qui est plus difficile voire impossible pour un enseignant-chercheur ».

Le paradoxe des campagnes françaises

Quand Julian Mischi parle des territoires ruraux, il évoque des espaces populaires. Les classes dominantes y sont peu nombreuses. Les agriculteurs, au plus près de leurs outils de travail, y côtoient des ouvriers, employés sur place ou en quête d’un logement plus accessible. Loin des idées reçues, ces derniers constituent le groupe social le plus représenté dans les campagnes françaises - environ 30 % des actifs de l’espace rural contre seulement 6 % pour les agriculteurs (2016).

Il y est aussi question de pouvoir, pouvoir municipal des uns, engagements militants des autres. Et quand Julian dit travailler sur la politisation de l’activité sociale des chasseurs de gibier d’eau, il faut l’imaginer à l’embouchure de la Loire, à l’affut des conflits qui se déroulent sur fond de zones humides, entre des populations qui y habitent et souhaitent se livrer à leur passe-temps qu’est la chasse et des populations urbaines qui viennent s’y adonner à la randonnée, au vélo...

Cinq fois plus d'ouvriers que d'agriculteurs

Le fil conducteur dans tout cela ? Il s’agit d’appréhender les enjeux propres à la ruralité : explorer la diversité des populations qui y sont attachées ainsi que leurs modes de vie et leur mobilisation autour de ces territoires.

L’approche que pratique Julian Mischi depuis des années, au gré d’enquêtes de terrain poussées, au plus près des communes et de leurs habitants, montre que le territoire dans lequel vit et travaille un individu affecte son identité et la vision qu’il a de la société. L’ouvrier des villes n’est pas l’ouvrier des champs et inversement. Au-delà d’une appartenance sociale, la manière dont on est agriculteur, ouvrier ou enseignant diffère selon le lieu où l'on habite. Plus encore, entre les territoires ruraux, profondément populaires, et les grandes villes où dominent intellectuels, cadres et classes supérieures, les interactions diffèrent et transforment la manière dont l’individu se définit et perçoit la société.

Cette singularité se décline également au niveau politique. Peu visibles dans les grands champs politiques, les classes populaires sont néanmoins largement présentes sur la scène locale. Elles sont alors à la tête des mairies, responsables associatifs ou syndicaux dans des positions qu’elles n’occupent guère dans leur sphère professionnelle. Le mouvement de professionnalisation du métier politique tend cependant à mettre à distance de la scène municipale ces catégories populaires au profit d’élites sociales locales ou de nouveaux venus d’origine urbaine. Ouvriers et agriculteurs ne sont en capacité de composer avec leur marginalisation qu’à la faveur d’un processus de promotion et d’apprentissage politiques et culturels via des engagements collectifs locaux leur permettant de gagner en légitimité.

Monde rural et élites sociales

Depuis peu, Julian Mischi s’intéresse aux élites sociales, cadres des entreprises implantées en zones rurales, professions libérales… afin d’évaluer en quoi ces groupes dominants des communes rurales où chômage, fermeture des usines et déficit des politiques publiques locales sont choses courantes, sont différents de leurs homologues des agglomérations urbaines. Il a posé ses bagages dans de nouveaux territoires ruraux. Enquêtes, entretiens, consultation des archives communales… le temps de sa recherche s’immobilise désormais dans l’Yonne.

Des enquêtes de terrain, des recherches au long cours

Au-delà de ses travaux de recherche, le quotidien de Julian est bien rempli : restitutions diverses et présentations multiples auxquelles s’ajoutent des cours qu’il dispense régulièrement sur la méthodologie des enquêtes de terrain et des thèses qu’il encadre sur l’étude localisée des populations. Plus que tout, Julian s’efforce de publier régulièrement. Articles scientifiques à l’intention de ses pairs et ouvrages destinés à un public intellectuel plus large sont autant d’occasions de diffuser ses travaux et d’alimenter les débats autour de la place des classes populaires dans la société et la vie politique française. Julian affectionne tout particulièrement cette activité. Depuis quelques années, il participe ainsi au comité éditorial de la revue "Le Mouvement Social" - celle-ci fait la promotion d'une histoire sociale qui s'enrichit d'apports multiples, ouverte sur l’économie, la sociologie, l’anthropologie, la démographie, la science politique tandis qu’elle accueille des travaux sur toutes les aires géographiques et culturelles. Il est également membre des Editions Hors d'atteinte. Entre 2011 et 2017, il était déjà engagé auprès des Editions Agone où il a codirigé la collection de sociologie "L’ordre des choses" - celle-ci met à l’honneur des recherches de terrain en donnant la priorité à l’enquête et à la démonstration fondée empiriquement. Un descriptif qui correspond bien au riche parcours et aux nombreux travaux de J. Mischi !

Mini-CV

45 ans

  • Parcours

2016                 Directeur de recherche Inra
2004                 Chargé de recherche Inra
2004-2005        Chercheur invité, Université d’Oxford (GB)
2003-2004        Chercheur post-doctorant, CRHISCO (Univ. Rennes 2)

  • Formation

2014      Habilitation à diriger des recherches, Centre nantais de sociologie (Univ. Nantes)
2002      Thèse de Sciences politiques, EHESS (Paris)
1996      Institut d’Etudes politiques de Grenoble

En savoir plus

Bruneau I., Laferté G., Mischi J., Renahy N. (Dir. ed.). Mondes ruraux et classes sociales. Ed. EHESS, (Paris, FRA). (2018), 260 pages.

Julian Mischi (2018). Working-class politics and cultural capital: Considerations from transformations of the French left. The Sociological Review. First Published On Line September 11, 2018. https://doi.org/10.1177/0038026118797832

Mischi J. (2018). Le syndicalisme face à la clôture du champ politique - Engagements ouvriers et pouvoir local. Savoir/Agir 45, 25-35.

Laurens S., Mischi J. (2018). Apprendre à travailler: The uneasy journey of counter-school culture in the country of cultural capital theory. Ethnography 19, 479-495.

Mischi, J. (2017). Essor du FN et décomposition de la gauche en milieu populaire. In: Les classes populaires et le FN. Mauger G. et Pelletier W. (Dir. ed.). Editions du Croquant (Bellecombes-en-Bauges, FRA), pp. 117-132.